vendredi 4 novembre 2011

Les robots sont nos amis...

Salut à tous,

je sors de rédaction de thèse - un vrai bonheur... - et alors que je revenais lentement vers l'écriture de mon blog, j'y suis précipité par un touchant robot : Yulia Durand de Jooble, une société dont les membres n'ont manifestement pas lu Keynes - pour lequel, je le rappelle, le marché du travail n'existe pas - car ils tâchent d'ajuster l'offre et la demande sur le marché du travail...

Me voilà donc sollicité par Yulia Durand, un pur produit des sciences cognitives du passé, un robot qui tâche de faire croire à chaque blogger - car Yulia n'en est pas à son coup d'essai - qu'il a lu, au moins une heure durant, certains de ses posts afin que le blogger en question parle de Jooble.

Pourquoi pas ?

Comme j'ai trouvé que Yulia le robot avait beaucoup de sentiments pour un robot, j'ai souhaité partager avec vous son email standardisé et dont le style est aussi relevé que celui d'un flyer de la grande distribution. Pour information, j'ai reçu hier en fin de soirée cet email daté d'aujourd'hui ce qui est sûrement dû au fait que l'île de Yulia le robot se trouve dans le lointain pays des robots qui mentent aux bloggers :

"Bonjour!

Je voudrais juste vous remercier pour votre excellent blog sensory-disorder.blogspot.com .

J'ai lu votre post "De l'entretien" et après j'ai passé une heure entière à découvrir votre blog :) Votre style est clair, passionnant, accessible. J'ai bcp aimé votre post "Incongruité - Pour la petite histoire...".

En fait, je travaille dans la société Jooble. Nous référençons les offres d'emploi dans le monde entier.

Mon travail consiste à persuader des bloggeurs d'ajouter les liens vers notre site.

J'adore mon travail. Notre équipe est très unie. Le directeur est sympa. Mais malheureusement, je n'ai aucune idée comment persuader un bloggeur de mettre notre lien sur son blog. C'est pourquoi j'ai peur de perdre mon travail :(

Et maintenant, au lieu d'envoyer des milliers de lettres aux bloggeurs différents, je lis votre blog.

Franchement, je ne suis pas tout à fait sûre que le lien vers notre site France jooble-fr.com soit convenable pour votre blog, mais si vous pouviez le mettre, je vous serais extrêmement RECONNAISSANTE!!! Notre site est vraiment génial pour chercher du travail.

Bonne journée à vous! Merci encore pour votre excellent blog. Bonne continuation!

Cordialement,

Yulia Durand
Account Manager"

Juste un petit conseil à nos amis de Jooble: j'espère que vos offres d'emploi seront plus sincères et moins standardisées que vos messages car - n'en déplaise aux économistes - les travailleurs ne sont pas encore des robots, à la différence de votre "Account Manager"...

A bon entendeur, salut !

Fred von B.

dimanche 29 mai 2011

De l'entretien

Au rang des raisons qui viennent à l’esprit lorsqu’il est question d’intoxication, quoi de mieux que l’esthétisation de l’entretien ?
Je m’explique.

Parmi les tâches ingrates, rien moins que l'entretien.

L’entretien nous oblige à tout ranger, à tout mettre à plat, à tout suspendre, pendant un moment, parfois de manière précipitée pour faire bonne figure.
Lorsqu’il dure en longueur, l’entretien se veut plus sérieux, approfondi, pour ne pas rester en surface et de telle sorte qu’il aille au-delà de ce qui se voit.
Dans ce cas-là, on remue le fatras, tout est sens dessus dessous, et l’atmosphère devient quelquefois irrespirable.

C’est inévitable, plus on tarde, plus la tâche est hardie. Tant de choses sont à mettre ensemble si vite – ou à mettre de côté pour les regrouper ensuite – afin de faire place nette pour retrouver un peu de sens dans ce qui s’est accumulé petit à petit.
Le remue-ménage confine à un remue-méninges. C’est à s’en arracher les cheveux.

Sur le moment, donc, quand on y songe, les réactions se font viscérales.

Très vite l’idée se dessine sous les traits d’un imaginaire négatif.
Associé à une inévitable corvée, l'entretien se présente comme une épreuve, un moment à passer – un moment par lequel il faut passer – à défaut de quoi dans les faits rien n’apparaîtra comme brillant.

L'être humain tout entier, réduit aux vicissitudes de la vie domestique, reconnaît que l’écueil est là.

L’entretien se veut plus efficace pour que rien ne lui résiste et ce en restant simultanément contenu dans l’espace et dans le temps. Tout doit être lumineux, clair, transparent. L’opération est facilitée. Dans le protocole à tout le moins.
Faire vite, faire propre, faire bien afin que rien ne dépasse. Mais pour en venir là, encore faut-il transformer le prospect, appâter le chaland.

Appâter. Rendre appétant. Générer l’appétit. Susciter l’envie en guise d’esthétisation afin d’évider la tâche de l’entretien de l’imaginaire de la corvée.

C’est mille fois mieux pour qu’on se souvienne en avoir entendu parler voire soi-même en avoir parlé. Où ça ? A qui ? Peu importe. Ça se mélange mais cela est tellement nouveau, si différent, évidemment mieux.

Tout était là pour que ça se vende puisque c’est simplifié. Dans les dédales d’un grand magasin, l’entretien a comme produit son propre rayon. D’un bout à l’autre, des linéaires emplis d’autant de références que de qualificatifs de l’entretien.
« Délicat », « actif », « concentré », « surpuissant », les propriétés se diluent et peu de choses in fine distinguent les types d’entretien. A l’exception peut-être de la nouveauté.

De la nouveauté, de sorte que l’on peut se mettre en avant, que l’on sera remarqué entre mille autres, pour être acheté, évidemment, pour faire l’objet d’un choix au milieu de tant de descriptions de l’entretien.

Et au-delà ? Quoi d’autre ? C’est nouveau certes mais c’est bref. Il en faut plus. Il faut du spectacle, de l’émotion.

Il faut en faire plus pour que les gens en redemandent. Qui mémorise, qui fidélise.

En ajouter. Ré-enchanter. Créer une expérience pour inviter à expérimenter, à manipuler, à toucher donc ce produit d’entretien.
On ne touche pas qu’avec les yeux. Pas dans l’entretien. Le produit d’entretien reste hors du corps mais il peut venir en contact avec la peau.

Le théâtre entre alors dans le jeu. Si l’entretien est mis en scène il se pare d’autres atouts. Déjà il a tout pour plaire. Il est ludique, amusant.
On se distrait avec l’entretien comme avec un bibelot. La vaisselle devient un jeu d’enfants.

On le personnalise même. Son contenant se présente sous les traits d’un être humain alors on s’y attache. On s’y habitue, on le collectionne.
L’entretien esquisse une aventure dont on suit le feuilleton de jour en jour. Ce n’est pas que le simple effet de la répétition, c’est aussi celui de la fiction. Avec un emballage généreux, le décor du contenant est planté.

Entretenir c'est une certaine hygiène de vie.
Mais pour en venir aux mains, le contenant de l’entretien doit aller plus loin encore : intriguer le contenu de notre corps.

Si nous sommes ce que nous mangeons, le fruit de l’élection sera l’aliment.
Par son pouvoir magique, l'aliment donnera au produit d’entretien une touche de plaisir, une note de saveur.

A tel point pour qui se fait prendre, que l’exhibition deviendra peut-être une immixtion.

Peu à peu au fil de l'entretien, doucement, lentement, se glissent les inférences gustatives. La métaphore est filée. Elle génère en nous quelque chose en plus. Et nous faisons corps avec lui.

Ce qui jusque-là devait se tenir hors de portée des enfants, ce qui devait se cacher, être mis à l'abri de la lumière et ne voyait le jour qu’à certaines occasions dans le ménage, se révèle, se déploie dans son entièreté et s’empare de la quotidienneté.

Le lieu de vie devient la scène dans laquelle s’expose, au cœur de l’intimité, l’objet marchand décoré : le produit d’entretien est beau, drapé dans ses habits gourmands.

Il vient comme une réponse en reflet du passé que l’on chérit, dont on a la nostalgie, il a l’air vrai, inoffensif, chargé d’images. On se reconnaît dans l’entretien.
Les couleurs qu’il nous présente. Les formes qu’il articule. Les contrastes qu’il agence, l’étiquette qu’il arbore, les odeurs qu’il laisse venir à nous comme par re-création, nous touchent.

Tous ensemble, par leur effet sur nos souvenirs et leur attrait sur nos sens, nous livrent un entretien comestible, vivifiant, revigorant, récréatif.

A première vue.

A première vue seulement, car, au goût, il en va autrement…

D’apparence comestible, le produit d’entretien est au vrai d’un naturel plutôt toxique. Sa composition est artificielle – chimique même – malgré l’habillage, le déguisement, les atours qui enrobent le contenu avec les nombreux accents du divertissement.

Loin d’être fade de prime abord, il est amer en arrière-goût.

On ne se méfie plus. On ne s’en protège plus. On le range avec tout le reste.
Il est là, au milieu, sans crier gare, éloigné du placard.
Sans surprise, on l’avale par mégarde, entre deux distractions dans lesquelles on verse d’un jour à l’autre inéluctablement.

Puis on sent bien qu’il y a comme un problème. Très vite la confusion se fait jour. La gorge est sèche. Parfois la vision se trouble et viennent des vertiges. Les maux de ventre naissent. On voudrait avaler autre chose comme pour oublier, comme pour faire passer ce qu’on n’aurait pas dû ingérer.

Que faire ? Boire ? Non.
Les conséquences n’en seraient qu’aggravées. L’ingestion a eu lieu.
Que faire alors ? Tout rendre pour que tout s’arrête ? Non ce n’est pas mieux. Dans un sens comme dans l’autre le produit d’entretien est mauvais.
C’est inutile de lutter, le piège s’est refermé.

La santé publique a montré ses limites: le triptyque de l'agent, de l'hôte et du contexte butte sur la réticularité de l'organisation marchande qui brise le prototype et sévit dans les parts de marché.

C’est cette esthétisation du produit de l’entretien qui nous a intoxiqué.

Sous l’effet de son emballage pulpeux, le produit d’entretien, appétant au premier regard, de toxique devient dangereux.

Mais le pire est encore à venir.

Il peut y avoir des témoins. Ils n’ont pas tout vu, ils n’ont pas tout saisi mais ils ont bien compris que l’entretien avait mal tourné.
Si quelqu’un se refait la scène, il s’inquiète et il sur-réagit.
Les solutions envisagées sont trompeuses ou inconsidérées : le risque s’accroît parce que l’on ne mesure pas – ou plus – ce qui est sérieux.

L’urgence chimique s’accentue avec la prise de risque empathique.

Empathie du parent pour son jeune enfant. Empathie de l’enfant pour son vieux parent. Certains sont plus fragiles et sont plus facilement exposés que d’autres aux subtilités esthétiques du produit chimique.

A l’instar de l’hôte, les circonstances peuvent également exercer leur influence à la hausse sur le danger.
Et tout compte fait la personne et le contexte s’entremêlent dans la confusion : Je n’ai pas vu ce qui s’est passé, je me doute qu’il en a bu mais combien ? Une gorgée. Deux tout au plus ! Je n’ai tourné la tête que deux minutes. Comment se fait-il qu’il ait bu de ce produit ? Je lui ai dit mille fois de faire attention. Rien à faire. C’est l’âge !

C’est l’âge !

C’est l’âge mais le produit ressemblait par hasard à un jus de fruits.

C’est l’âge ! Mais rien ne distinguait au passage ce produit d’un jouet.

L'ingestion de ce corps étranger est présentée comme le symptôme d’un rapport au monde : l’exploration pour les enfants, l’altération pour les moins jeunes.

Dans la précipitation, des choses nous échappent, et la conduite à tenir dérape.
Heureusement, patients et médecins se retrouvent parfois pour convenir d’une solution, pour corriger les conséquences d’un geste trahi par l’objet.
Le diagnostic est fait. Le danger est écarté. Les propos sont enregistrés.
C’est dans la boîte !

L’échange entre le spécialiste et la victime, l’entretien produit d’un entretien qui a mal tourné, se livre ainsi à l’analyse : nu.

Dans ces mots, sous l'agir textué de nos protagonistes, la métaphore alimentaire est là. Dans certains cas. Pas dans tous. Certes – quoique pour les adultes...
Mais quand la métaphore est là, point d’erreur, l’entretien saisit le faux dans l’aliment. On a perçu ce produit d’entretien comme une boisson. On l’a manipulé comme telle. On l’a utilisé comme suit.

Le produit d’entretien est un faux produit alimentaire.
C’est absurde ajoute-t-on.
A la vérité non, rien d'absurde – enfin… ce n’est pas plus absurde que de travestir un produit d’entretien en aliment ou en jouet.

Rien d’absurde donc, car c’est de métaphore dont il s'agit. Et non de logique.

Vous n’y croyez pas ? C’est normal !

Ça n’arrive qu’aux autres de boire des produits d’entretien.

Mais lorsque l’on jette un oeil au creux des viscères, entre scissures et sillons, dans la grande machine à laver les cerveaux, la réaction ne trompe pas : On en mangerait !

(Texte de la communication présentée pour la Première Journée Internationale de l'Entretien organisée par La Maison des Ecrivains et de la Littérature au Petit Palais à Paris, le 28 mai 2011)

lundi 16 mai 2011

Incongruité - Pour la petite histoire...

"Nobel Laureate George Akerlof ’s seminal paper on the market for lemons was rejected by American Economic Review, which replied that “AER did not publish such trivial stuff”. The Journal of Political Economy rejected the paper for being “too general to be true”. The Review of Economic Studies rejected it because, again, “it was too trivial” (Shugan (2007)). In the 40 years since the Quarterly Journal of Economics eventually published Akerlof ’s paper in 1970, it has received 2,345 ISI citations (September 2010). Similarly, Shepherd (1995) reports on Sharpe’s account of the publication journey of his famous capital asset pricing model. The editor of Journal of Finance told Sharpe that his “assumption that all investors made the same predictions was so preposterous that it makes his conclusions uninteresting”. But the paper, since published, had received 2,093 ISI citations by September 2010. As Staelin (1998) confirms, many economics articles that we today consider extremely influential originally and repeatedly were rejected by some top journals."

Par Reinartz (2011) Feeling Good or Feeling Right? - Discussion of “Quantitative and Qualitative Rankings of Scholars” by Rost and Frey, sbr 63, 109-114

Merci à Julien T. pour m'avoir fait découvrir cet article !

mercredi 2 mars 2011

Incongruité

Escher was there...



Merci à Mathieu pour m'avoir fait découvrir cette vidéo !

samedi 9 octobre 2010

Embo-dead management

A la demande générale d'un ami (a.k.a "le barbu grimpeur"), je cite:

"Voici un bon cas d'école du management (comment le corps (le cadavre) de l'homme fait irruption dans des processus bien réglés)."

Il est vrai que le schéma (emprunté ici) est explicite...


mercredi 18 août 2010

Le jeu de l'embodiment

.
.
.
.
Inférences sur la règle abstraite suivante:

"Touche" ça touche pas, et "touche pas" ça touche.

.
.
.
.

vendredi 9 avril 2010

Incongruité

L'économie sans la musique serait une erreur...



Merci à Lina pour m'avoir fait découvrir cette vidéo !

dimanche 4 avril 2010

Incongruité

Les joies de la recherche et de la publication...



Merci à Clem pour m'avoir fait découvrir cette vidéo !

dimanche 21 mars 2010

Incongruité

Neurosciences du consommateur...























... une expression un peu trop gourmande...

mercredi 10 mars 2010

Incongruité

Par Francisco J. Varela

"Utilisant des articles scientifiques parus dans de bons journaux, contenant par conséquent des faits acceptés par la communauté scientifique, on a changé les noms des auteurs et du lieu où les textes avaient été rédigés. Au lieu de dire que ces recherches avaient été effectuées à Stanford ou à Harvard, pour ne citer que deux des endroits, on a déclaré qu'elles avaient été faites au Chili ou au Tibet - des lieux peu fiables, aux yeux de certains, pour le sérieux scientifique. Il en est résulté que, sur une centaine d'articles envoyés, 80 pour cent ont été refusés par le comité de rédaction, accompagnés de commentaires dénigrant la scientificité, la méthode et l'interprétation ! Et pourtant, il s'agissait des mêmes communications qui avaient été précédemment publiées par les mêmes journaux."

dimanche 21 février 2010

Incongruité

Par Jean-Paul Sartre

« Monsieur le Secrétaire,

D'après certaines informations dont j'ai eu connaissance aujourd'hui, j'aurais, cette année, quelques chances d'obtenir le Prix Nobel. Bien qu'il soit présomptueux de décider d'un vote avant qu'il ait eu lieu, je prends à l'instant la liberté de vous écrire pour dissiper ou éviter un malentendu. Je vous assure d'abord, Monsieur le Secrétaire, de ma profonde estime pour l'Académie Suédoise et pour le prix dont elle a honoré tant d'écrivains. Toutefois, pour des raisons qui me sont personnelles et pour d'autres, plus objectives, je désire ne pas figurer sur la liste des lauréats possibles et je ne peux ni ne veux – ni en 1964, ni plus tard – accepter cette distinction honorifique.

Je vous prie, Monsieur le Secrétaire, d'accepter mes excuses et de croire à ma très haute considération. »


Par Alexandre Grothendieck

« Je suis sensible à l'honneur que me fait l'Académie royale des sciences de Suède en décidant d'attribuer le prix Crafoord pour cette année, assorti d'une somme importante, en commun à Pierre Deligne (qui fut mon élève) et à moi-même. Cependant, je suis au regret de vous informer que je ne souhaite pas recevoir ce prix (ni d'ailleurs aucun autre), et ceci pour les raisons suivantes.

1. Mon salaire de professeur, et même ma retraite à partir du mois d'octobre prochain, est beaucoup plus que suffisant pour mes besoins matériels et pour ceux dont j'ai la charge ; donc je n'ai aucun besoin d'argent. Pour ce qui est de la distinction accordée à certains de mes travaux de fondements, je suis persuadé que la seule épreuve décisive pour la fécondité d'idées ou d'une vision nouvelle est celle du temps. La fécondité se reconnaît à la progéniture, et non par les honneurs.

2. Je constate par ailleurs que les chercheurs de haut niveau auxquels s'adresse un prix prestigieux comme le prix Crafoord sont tous d'un statut social tel qu'ils ont déjà en abondance et le bien-être matériel et le prestige scientifique, ainsi que tous les pouvoirs et prérogatives qui vont avec. Mais n'est-il pas clair que la surabondance des uns ne peut se faire qu'aux dépens du nécessaire des autres ?

3. Les travaux qui me valent la bienveillante attention de l'Académie royale datent d'il y a vingt-cinq ans, d'une époque où je faisais partie du milieu scientifique et où je partageais pour l'essentiel son esprit et ses valeurs. J'ai quitté ce milieu en 1970 et, sans renoncer pour autant à ma passion pour la recherche scientifique, je me suis éloigné intérieurement de plus en plus du milieu des scientifiques. »


dimanche 14 février 2010

Evaluation piège à ... ?

Je commencerai sur la question de l’évaluation par cette citation d’Antoine de Saint-Exupéry extraite du « Petit Prince », croisée au détour d’un article sur les études qualitatives en comportement du consommateur (Vernette, 2004). La voici :

« Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ? » Elles vous demandent: « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » Alors seulement, elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : « J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit », elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. II faut leur dire : « J'ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s'écrient: « Comme c'est joli ! » »

L’évaluation, dans sa vacuité, dans son inanité et dans sa probité, est toute entière résumée par l’assertion précédente. Dans sa vacuité : les chiffres comme instruments – car là je ne vise pas le nombre comme raisonnement (celui d’Hofstadter notamment) sur la mathématique – vident le monde de sa richesse : point de couleur, aucune odeur, rien d’audible. Le chiffre est un objet que l’on manipule : un « Aboli bibelot d’inanité sonore » dirait Mallarmé. La logique du chiffre comme instrument met au jour son inanité : le chiffre n’a pas d’épaisseur, à moins qu’il ne soit question de son épaisseur idéologique. Et le voilà probant.

La probité du chiffre est la force de l’évaluateur : « Si vous discutez mes chiffres, vous acceptez leur logique ». Le discours se révèle technique, réservé aux spécialistes, il dépossède le profane : « C’est une question complexe ». Le chiffre est une requalification objectiviste et réductionniste des faits. Il ne s’embarrasse pas du réel. Il s’abstrait de toute corporéité : le chiffre est un outil pour l’évaluateur. Mieux, le chiffre est un instrument tout entier construit pour une théorie qui, à défaut de valider le réel, proposera de le transformer : le falsificationniste se livre en amateur du constructivisme politique. Le chiffre consacre une théorie pour laquelle il a été créé afin de la valider.

La solution vient d’elle-même. Pour valider à coup sûr une théorie rien de plus simple que d’égarer la subjectivité en en proposant la résolution : par un questionnaire, en prédéfinissant le sens des réponses; par une expérimentation, en appauvrissant le vécu; (pire) par un modèle, en prescrivant le réel; l’évaluateur arrive toujours à ses fins.

La force du chiffre, sa probité, est dans son ambition : ne pas céder à la description, réduire le réel pour le prédire. En somme, « prédire : c’est dire avant les autres pour qu’ils ne parlent pas ». Les êtres parlants ont été supplantés par les êtres (bien) pensants. L’évaluateur se mue en modélisateur : il agit sur le réel sur la foi d’un outil voué à lui donner raison.

Je propose d’explorer successivement trois pistes en les articulant sur la citation de Nietzsche dans son Zarathoustra : « Libre de quoi ? Demande-toi plutôt libre pour quoi ? ». J’appliquerai la même formule à l’évaluation: « Evaluer quoi ? Demande-toi plutôt évaluer pour quoi ? ».

J’irai du « quoi » au « pourquoi » en passant par le « comment ».

Le « quoi » dans l'évaluation c’est toute activité humaine comme objet dépossédé de son sens, de sa signification. La perte de la signification des sujets est la condition sine qua non pour assurer une cohérence dans le modèle. Pour l’évaluateur, il est temps d’appliquer cette logique aux relations familiales, aux organisations, au droit, aux nations, etc. Par l’entremise des agences de notations (au rang desquelles les plus célèbres sont le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC et d’autres excroissances bureaucratiques inféodées aux modèles réductionnistes), la concurrence est partout organisée. Elle pénètre partout selon la même logique. Le calculateur égoïste est polymorphe : tantôt le voilà sous l’apparence d’un pays ou d’une économie toute entière, tantôt le voici sous les traits d’une entreprise ou d’une mère de famille qui met à/au jour du « capital humain ».

Dans le concept de « capital humain », il n’y a rien d’« humain » : un enfant est un bien durable, quand on ne verse pas carrément dans l’inhumain (dois-je rappeler les propositions de Lawrence Summers alors qu’il était économiste en chef à la Banque Mondiale ?). On ne s’émeut pas pour des machines à laver. Il y a un moyen de se défaire de l’émotion : place nette aux machines à calculer. Marx n’était pas si loin : « Calculez, calculez, c’est la loi et les prophètes ! »

Suite au « quoi », apparaît à l’évidence le « comment ». La recherche de quantification ; ou plutôt, la recherche d’évaluation comme travers d’une quantification largement inspirée par une vision déformée (et fantasmée) de la science physique. La science physique est le modèle du modélisateur. C’est LA Science. Celle qu’il faut singer pour trahir les regards interrogateurs qui naissent à l’examen des arguments contre-intuitifs. Le modélisateur observe : « Si je fais « comme » eux, je serai de ceux-là. » D’où le physicalisme pour rompre avec le Sujet. Car l’effet d’une telle appétence pour le chiffre a été d’obérer la place du sens et de ses sens, évinçant le rapport du Sujet à l’Objet : ses moyens d’action sont annihilés.

L’économie et le droit de la politique monétaire en Europe manifestent cette tendance à la réification. L’instrumentalisme friedmanien a dessiné les contours monétaristes de la (non) politique économique en Europe. La Liberté dans la Communauté économique européenne est liberté de circuler ou de faire circuler. Circuler pour quoi ? Circuler pour corriger les effets d’un choc économique externe. Circuler pour ajuster le réel aux conditions satisfaisant la réalisation d’un équilibre sur le marché des changes ou sur celui de la monnaie. Circuler pour faire jouer la concurrence tandis que le monopole de la politique monétaire est confié, au nom du bon fonctionnement du marché qui réalisera avec justesse des anticipations (dites) rationnelles, à d’adipeux bureaucrates dépourvus de toute légitimité démocratique. Satisfaire aux conditions de l’équilibre établies par le modèle, peu important le sens, le comment suffira à occuper les actifs.

Mais le pire n’est peut-être pas encore là. L’ironie vient sans ambages : ceux-là même qui ont prôné la suppression des professions réglementées dans le marché communautaire au nom de la « Liberté de circulation » des personnes, plaident actuellement pour constituer l’activité d’économiste comme telle. Se croyant immuns de toute critique, parés dans leur infatuation statistique et leur discours ampoulé, certains troqueraient volontiers quelques fonctions de leur machine à calculer pour une plaque en cuivre.

Notre capital humain ambulant a la mémoire courte. Il se gargarise d’équations, jamais repu, en panne d’idées mais tout empli de variables et de paramètres avec lesquels on se distrait en regardant le monde par la lorgnette d’un agent représentatif. Avec l’agent représentatif et le capital humain, les hommes sont commensurables et substituables. Tous les individus comptent pour un. En bref, tant que son corps est effacé par le modèle, l’être humain est un bien fongible que l’on peut saucissonner a vau-l’eau sur le plot de la boucherie individualiste des sciences sociales.

La question du modèle va bien au-delà de l’évaluation. Le modèle est enjeu de légitimité. Sa légitimité pallie, en Europe, une légitimité démocratique abâtardie. Le modèle a un projet de Société : c’est une licence pour neutraliser la monnaie, pour neutraliser l’action de l’Etat et pour neutraliser la volonté populaire (ou, à tout le moins, la volonté politique).

La genèse de l’évaluation est dans le modèle et la Recherche cède également à l'évaluation réifiante. Invité à penser : « Peu importe que les autres m’aient lu, attendu qu’ils me citent » car on peut compter les citations comme on compte les moutons ; invité à songer : « Peu importe que ce ne soient pas mes idées, attendu que cette méthode de recherche me donne accès à une revue » car on peut classer, hiérarchiser les revues ; le chercheur est invité à en conclure : « Peu importe que seul je n’écrive rien qui fasse sens, attendu que j’ai cosigné dans une revue bien classée ». Le chercheur s’en remet, en somme, au nombre, lequel permet tôt ou tard de (faire) passer le papier. L’« acte épistémique » par coercition sur le discours et ipso facto sur la pratique du corps scientifique a la main lourde.

A l’instar des monnaies européennes à une époque, la Recherche connaît une forte inflation. A l’instar des monnaies européennes à une époque, il faut alors établir des Règles. Il faut organiser, faire le tri, valider ; bref, évaluer. Dans « évaluation », dans « validation », il y a « valeur ». Evaluer pour dire ce qui est de la Recherche scientifique et ce qui n’en est pas, pour dire ce qui mérite une attention et des fonds et ce qui n’en mérite pas. La Recherche est une question de méthode. Evaluer le « comment » de la Recherche, telle est la solution. La Recherche sera livrée « clé en mains » tel un résumé à l’attention de celui dont l’esprit n’a jamais effleuré que la couverture d’un livre : « Epistémologie, outils, auteurs, revue et lecteurs ne sont pas vendus séparément. » Il faut publier vite. Il faut faire du chiffre et multiplier les lignes sur le CV.

Pour faire du chiffre, quoi de mieux que le modèle ? Pas le temps d’aller sur le terrain, trop long de chercher un sens au fondement de l’agir des individus. Pas besoin de questionner le réel, le plus efficace c’est encore de dire au réel comment se comporter : rien de nouveau, « Si les faits ne s’accordent pas avec la théorie, alors tant pis pour les faits » (Hegel cité par Marcuse, cités par Watzlawick). Nous voilà aux portes du « pour-quoi » de l’évaluation.

L'évaluation n'a de sens que dans le cadre d'un modèle a priori, par rapport à un point de repère, à un idéal. Au fond, « pour-quoi » évaluer ? Pour manipuler, pour agir sur le monde : avec des chiffres, l’évaluateur réalise son « désir de causalité » (la formule est de Eric Berne). L’anthropomorphisme du langage n’est rien moins que l’expression patentée de ce désir de causalité intégré par chacun depuis qu’enfant il interagit avec le monde qui l’entoure. En un certain sens, lorsque les descripteurs sont révélateurs du registre anthropomorphique, les choses se manipulent.

L’analyse des métaphores et l’attention à la mise en récit sont une opportunité pour sortir de la réduction positiviste en se fondant sur une épistémologie de l’incorporation. L’« idéologie de la modélisation », avec l’économie et son avatar – lorsqu’elle est austère et réactionnaire – la gestion est décryptée en regardant du côté des métaphores : on comprend mieux qu’un modèle n’est que métaphore (McCloskey). Et dans le cas du modèle économique et gestionnaire, une métaphore fondamentalement ontologique.

Faut-il rejeter les questionnaires et les expérimentations ? Pas vraiment. Faut-il rejeter le modèle ? Pas davantage. Les questionnaires et les expérimentations sont un des moyens d’accéder au réel. Le modèle est un des moyens d’apporter une rigueur dans l’articulation des arguments. Ce qu’il est question de rejeter, c’est de constituer ces moyens en des fins. Plus fondamentalement, mon opposition est à l’encontre d’un type de modèle : celui qui dicte sa conduite au réel au motif qu’il est légitimé par un chiffre (généralement né d’une accumulation d’hypothèses sans fondements).

Abandonnons le chiffre, embrassons le corps.

L’enaction est en cela un modèle à suivre. La neuro-phénoménologie de Francisco Varela et plus largement la tradition phénoménologique issue de la lecture contemporaine de Merleau-Ponty resitue le sujet dans son incarnation. Avec le corps, l’expérience et le vécu prennent place. Le refus d’un monde pré-donné à l’activité perceptive du sujet oblige à considérer qu’il ne se « re-présente » plus un monde qui préexiste à son agir. Le sujet et l’environnement sont co-déterminés l’un par l’autre. Il n’est plus question de dire au sujet ce qui lui sera donné de voir dans le monde. Son aperception est accessible au chercheur lorsque le sujet s’introspecte sur son expérience vécue (Petitmengin et Bitbol, 2009). Le comportement n’est plus une computation. Le comportement est un texte qui se prête à l’interprétation de ses actes.

L’être parlant retrouve ses droits. Le sens n’est plus surabondant. Le but n’est plus de prédire mais de décrire au plus juste le monde et son expérience subjective. Le corps fait barrage au modèle lorsqu’il fait fi du réel. L’approche est en première personne. En somme, l’observateur n’est plus un tiers omnipotent et omniscient. Il est à l’écoute du sujet, et le sujet à l’écoute de son incorporation. Le charnel enveloppe un monde qui s’offre à l’introspection. A partir de là, il n'y a plus de négligence du sens des coïncidences pour le Sujet. Chaque chose peut donner lieu par l’entremise des métaphores à une analyse significative de notre incorporation. Le parler est le signifiant de notre incarnation.

« Valider » une théorie par des chiffres, c’est lui conférer une certaine valeur. Plus ils sont spectaculaires avec la force de l’éloquence, plus ils renforcent l’imaginaire dans l’audience. En définitive, la manipulation est un intarissable désir humain. Là est l’enjeu de l'évaluation et du modèle, « Se rendre comme maître et possesseur de la Nature » (Descartes). Il est question de comparaison.

(Texte aménagé d’une communication donnée au GRP d’Aix-Marseille, le 13 février 2010)

vendredi 1 janvier 2010

Incongruité

"Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s'il s'agissait d'objets manufacturés."
L. Ferré

jeudi 31 décembre 2009

Incongruité

"En fait, la recherche, sur Terre, est plus avancée que sur Vénus pour bien des choses. Pourquoi non ? Il y a plus de gens ici et la spécialisation permet aux intelligences moyennes, même aux imbéciles, d'inventer et de découvrir."
A.E. Van Vogt

jeudi 24 décembre 2009

Incongruité

Par Markus Raetz













Par le CNRS


Comment reconnaître un grand auteur ? (Partie 2)

A l’issue du post précédent : "Comment reconnaître un grand auteur?", je concluais que :

pour identifier si un auteur est un grand auteur, il suffit de voir si le correcteur orthographique de Word le souligne en rouge ! C'est simple et ça évite de perdre du temps à se prendre la tête !

Mais la chose ne tardait pas à échapper à la sagacité du lecteur. Vince tout d’abord remarquait :

Enfin une attestation permettant de classer Friedman parmi les grands auteurs, de même que Robert Merton (qui, il est vrai profite peut être de son père) ou bien Gary Becker (grâce au réalisateur ou au tennisman?). Pas de chance pour Carbonnier, on regrette qu'il n'ait pas eu un petit fils footballeur ou acteur...

Les propos étaient lourds de sens : comment accepter, impassible, de mettre Milton Friedman ou encore Gary Becker parmi les grands auteurs ? Je me trouvais acculé à une difficulté de taille : compliquer l’exercice de détection des grands auteurs afin de ne pas corrompre l’Histoire de la Pensée. Je répondais à Vince en ces termes :

Salut Vince, merci pour ton commentaire et pour ta vigilance. C'est un problème. Il y a en effet une vraie inégalité entre les auteurs. Au hasard, M. Boeuf ou J.-C. Poireau sont consacrés dès leur naissance alors qu'à ma connaissance ils ne font que profiter des choses de la nature... Un autre post devra donc se livrer à une investigation complémentaire.

Il y avait là un autre élément, certains auteurs profitent d’une confusion au sein de Word : un aliment, un objet ou tout autre événement appartenant à une catégorie basique se trouvait légitimé dans l’Histoire de la Pensée par un logiciel. En d’autres termes, un (non) auteur dont le nom est homographe à celui d’un objet courant est susceptible de se glisser dans l’Histoire de la Pensée grâce à une suite logicielle.

Un point était à nouveau soulevé par un autre lecteur, L’escargot :

Carbonnier est souligné en rouge. Comment faire si on ne peut pas accorder une confiance aveugle à un logiciel développé par microsoft ?

Le problème est grave car il entame un exemple clé de mon raisonnement. J’assume cette erreur. En effet, j’expliquais à L’escargot que :

La première chose qui vient à l'idée de l'Homme de Bonne Foi est ceci: un logiciel essaie d'effacer Carbonnier de l'Histoire de la Pensée. Mais à la réflexion il vient également ceci: voilà que j'ai été trahi par la modification que j'ai moi-même faite au sein de mon correcteur ortografik: l'obliger à ignorer Carbonnier. La chose devient plus grave encore... 
Si, dans un premier temps, Carbonnier est souligné comme incongru, dans le second, il doit être ignoré pour ne pas être souligné... 
Alors je dois consentir à le reconnaître (en y joignant la précédente remarque dirimante de Vince): ma solution n'est pas adéquate. 
Je propose donc d'examiner plus largement comment un auteur est un grand auteur en circonscrivant ce qu'est un grand ouvrage ou un grand article pour être un grand auteur et ce qu'est une grande discipline pour accueillir un grand auteur d'un grand ouvrage ou d'un grand article.

Le programme de travail fixé est ambitieux (voire inaccessible):

  • circonscrire ce qu'est un grand ouvrage ou un grand article pour être un grand auteur
  • puis circonscrire ce qu'est une grande discipline pour accueillir un grand auteur d'un grand ouvrage ou d'un grand article
  • et enfin circonscrire ce qu’est un grand auteur.

Il faut donc repartir en amont tout en conservant à l’esprit qu’en réalité un auteur déjà reconnu comme grand peut écrire un grand article ou un grand ouvrage. Mais généralement il est grand car il a écrit quelque chose de "grand". Par ailleurs, il appert le fait qu’un grand ouvrage ou un grand article peut venir avant une grande discipline, les travaux d’Emile Durkheim en attestent: la sociologie n’était pas encore une "grande" discipline alors qu’elle accueillait déjà de "grandes" œuvres. Le besoin de définir une "grande discipline" reste toutefois posé.

L’escargot poursuivait dans un autre commentaire :

Le plus grave cher Blogger, c'est que je finis par comprendre vos propos : votre conclusion est qu'il existe certainement de grands auteurs (si tout le monde était un grand auteur il n'y aurait pas de grands auteurs), mais qu'il n'existe quasiment aucun moyen de les identifier. Un peu comme une vérité tout à fait inaccessible.
Votre solution est adéquate je pense dans la mesure où notre travail porterait sur une matière économique, pour l'occasion, tous les auteurs, même récents, présents au MIT ou à Harvard (prononcé à l'anglaise évidemment), seraient compris dans le correcteur orthographique. Conclusion, pour sauver nos auteurs, il nous faut créer un patch au correcteur de MicrosoftOffice afin d'intégrer nos auteurs, ceux qui reviendraient le plus souvent dans les écrits anciens et actuels. La récurrence d'un propos et de son auteur dans le champ de l'écriture parait être un bon moyen d'identifier les idées neuves et majeurs qui façonnent la pensée d'une matière.

Le première chose qui vient est que je me réjouis qu’un lecteur comprenne mon propos. J’entendais en effet souligner l’existence de grands auteurs (sinon comment proposerais-je de les identifier ?) et la quasi-absence de moyens de les identifier. D’ailleurs j’en venais à ceci:

Cher l'escargot, je reviendrai sur ton propos plus longuement en l'examinant point par point au sein d'un post qui fera suite à celui-ci. 
Pour l'essentiel, mon idée est la suivante: non pas que l'on ne puisse identifier un grand auteur, mais plutôt que l'on ignore par quel moyen cela s'effectue. 
Pour poursuivre ton analogie, la vérité n'est alors pas inaccessible mais indicible, appartenant au registre du tacite.

C’est là que je romps avec la solution originelle et son amélioration proposée par L’escargot. Au fond, un patch au correcteur orthographique est un pis-aller logiciel: la fréquence des écrits actuels et anciens, la récurrence d’un propos et de son auteur, sa position au sein d’une Université connue et reconnue n’attestent pas de la grandeur de son œuvre ou de son impact dans l’Histoire de la Pensée. Il n’en est rien. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de chercheurs et non d’auteurs ! Un chercheur peut être un Auteur. La réciproque est fausse. Tout Auteur n’est pas un chercheur. Comment distinguer ?

Tout d’abord: comment définir un chercheur ? Pour l’essentiel, un chercheur est une personne qui publie des travaux dans des revues à comité de lecture. "Des" travaux car il est parfois co-auteur donc ce ne sont pas uniquement les siens. Soit. Mais s’il est "co-auteur", n'est-il pas Auteur ? "auteur" oui, "Auteur" non. Pourquoi ? Parce qu’il y a actuellement plus de 10 millions d’articles publiés et peut-être 100 mille chercheurs (ou plus) publiant à travers le monde et que cela n’en fait pas autant d’Auteurs ou d’œuvres. Du point de vue juridique (celui de la propriété intellectuelle), oui. Du point de vue de l’Histoire de la Pensée, assurément non. Qui de Pascal, Gallilée, Copernic ou Giordano Bruno a publié dans une revue à comité de lecture ? Bref, le comité de lecture n’est pas discriminant pour entrer en résonance avec l’Histoire de la Pensée. Je rejoins là in fine le commentaire de L’escargot : "si tout le monde était un grand auteur il n'y aurait pas de grands auteurs". En d’autres termes, si tous les articles étaient de grandes œuvres, il n’y aurait pas de grandes œuvres, etc.

Alors, quid ? Et bien pour traiter ici de la question qui nous préoccupe –avant d’en venir dans un autre commentaire à m'exercer à la définition d’une grande discipline ou d’un grand ouvrage ou article–, pour distinguer le grand auteur du portrait du chercheur en Bon Père de Famille, je dirais qu’il suffit de se poser la question suivante : peut-on faire une thèse toute entière sur les travaux de cet auteur ? Dans l’affirmative, il s’agit d’un Auteur : il est dans l’Histoire de la Pensée parce qu’il a une Pensée susceptible d’être étudiée durant plusieurs années. Dans la négative, il s’agit d’un chercheur. Ses travaux sont certainement de qualité et d’intérêt mais s’ils sont information ou connaissance, ils ne sont pas une Pensée à part entière.

Voilà qui est heureux ! L’entrée dans l’Histoire de la Pensée a trait avec la thèse (et le thésard) ! Nous poursuivrons ailleurs (au sujet de l'œuvre et de la discipline qui l'accueille) dans l’idée qu’elle a également trait au tacite et aux incongruités.

lundi 21 décembre 2009

Incongruité

Par M.C. Escher





Florilège intempestif et considérations inactuelles

A l'instar des autres sciences qui s'intéressent à l'Homme et à son comportement, les neurosciences sont production de connaissances qui peuvent être utilisées pour "manipuler" certains individus. Néanmoins, ce n'est pas là leur apanage : elles ne se destinent pas à la manipulation mais à la compréhension de l'Homme.

Plus largement, toute discipline qui se livre à une étude de l'Homme (sociologie, psychologie, psychanalyse, philosophie, comportement du consommateur, etc.) en améliore l'appréhension et in fine offre des moyens de le manipuler. Mais ce n'est pas un principe intrinsèque à ces disciplines : leur vocation est d'accroître nos connaissances sur lui. L'information que certains en retirent pour "manipuler" des individus, notamment à des fins commerciales, ne nourrit pas la démarche scientifique. Et il est à noter que d'aucuns peuvent utiliser ces connaissances scientifiques pour se préserver de certaines velléités de manipulation.

Quant à la question de savoir si des manipulations peuvent être faites dans des cadres expérimentaux (dont certains sont neuroscientifiques) : je répondrai par l'affirmative. Il est en effet possible de mettre en oeuvre des protocoles qui influencent le comportement des sujets d'une expérimentation. Cela étant dit, il convient de garder à l'esprit que de tels protocoles ne sont pas le monopole des neurosciences car ils existent, à tout le moins, depuis plus d'un demi siècle...

Il vient que l’on doit alors se réjouir de l’ouverture de l’économie vers la psychologie et vers la biologie puis les neurosciences, afin de la rendre plus proche de l’être humain et plus éloignée de l’idéologie du marché autorégulateur qu’elle sert à des fins abstruses. 



Les neurosciences offrent assurément un progrès dans la remise en cause du paradigme néoclassique. De nombreuses limites (parfois passées sous silence) ont pointé avec le temps : en témoignent le théorème du second best de Lancaster et Lipsey, le théorème d’impossibilité de Arrow, le théorème de Sonnenschein, les externalités de type MAR, la théorie évolutionniste de Nelson et Winter, les dynamiques stochastiques de Nelson et Plosser, ou encore les effets d’hystérèse.

Cela étant, aucun de ces progrès ne passionne ou n’intrigue autant que la neuroéconomie. Ainsi est-il avancé par certains auteurs que l’homo oeconomicus mu par son intérêt égoïste et par la décision rationnelle, n’est pas la règle en matière de théorie de jeux et d’expérimentations en neurosciences comportementales. Les préférences sociales, l’altruisme et les émotions se révèlent en réalité comme de puissantes perspectives d’explication du comportement humain en situation (neuroscientifique) de laboratoire. Le réseau neural (cortex préfrontal dorso-latéral et ventro-médian) activé atteste que l’intérêt égoïste est pondéré par les récompenses sociales et ne suffit pas à épuiser l’agir humain. 



Toutefois, pour ceux qui en doutaient, la neuroéconomie est bien de l’économie car ces résultats sont la reconnaissance et la consécration de la Théorie des Sentiments moraux de Smith (auteur longtemps trahi par ses prétendus héritiers). Mais la neuroéconomie est aussi de l’économie car elle en conserve les travers, omettant d’indiquer les limites de ses outils et de ses protocoles (et notamment de l’IRMf) et, plus encore, cédant non pas à l’instrumentalisme friedmanien mais en la fascination pour la prédiction comme juge de la causalité…

Au fond, ce qui fera progresser la neuroscience et perdre à la neuroéconomie son arrogance et sa stérilité, ce sera de considérer la théorie de l’esprit de Hayek, lequel désespérait d’expliquer un jour le fonctionnement global du cerveau et donc de ses parties en termes physiques.


La neuroéconomie a encore de beaux jours devant elle. Souhaitons toutefois qu’elle ne cède pas à la fascination pour l’outil neuroscientifique à l’instar de l’économie néoclassique pour l’outil mathématique… Souhaitons enfin que la neuroéconomie fera place aux neurosciences sociales, lesquelles sont nées sur une épistémologie de l’incorporation qui rompt avec la tradition réductionniste qui rapproche l’économie des traditionnelles sciences de l’esprit.

Cela étant, dans "neuroscience" comme dans "sciences de l’esprit", il y a "science".

Aussi l'imaginaire de chacun cède-t-il à la croyance profane que la Neuroscience en tant que Science édicte la Vérité et évince la subjectivité des individus. 
Que nenni ! La Science ne dit pas ce qui est vrai (les falsificationnistes apprécieront) et ne devrait pas se détourner du Sujet (les merleau-pontistes applaudiront). 
Je dirais même à l'extrême et à l’encontre d’une opinion largement répandue, parce que j'en ai l'intime conviction (pour convoquer la sémantique pénaliste), que le Droit est bien plus scientifique que bien des disciplines étiquetées au rayon science des BU.


Le Droit est une (la ?) science comportementale écrivait Friedrich Hayek.

Fondamentalement, la puissance du Droit est d'envelopper l'Homme dans le temps et dans l'espace. A ce titre, il est à la fois une cause et un résultat du comportement de chacun et de ses interactions avec autrui.

Méthodologiquement, le Droit ne se cantonne pas à une analyse de corrélation : il exige de reconstruire le lien de causalité entre les phénomènes. 
Au niveau sociétal, et en conservant à l'esprit (pas uniquement au cerveau...) les difficultés qui peuvent y contrevenir, seul le Droit prétend à la Vérité, n'en déplaise aux scientifiques (je songe là notamment à certaines Organisations internationales qui voudraient "optimiser" la Règle de droit en faisant fi de la démocratie sur la foi de modèles économiques obsolètes et surannés qui réduisent l'Homme à un calculateur égoïste).


Cela ne signifie pas que les neurosciences ne peuvent pas renseigner le Juriste. Cela exige simplement de ne pas les mettre au-dessus ou à côté des autres disciplines qui améliorent la compréhension de l'Homme: sociologie, psychologie, philosophie, etc. Les neurosciences enrichissent le débat juridique et, plus largement, le débat social qui le prolonge. Elles ne l'épuisent pas. Et peut-être faut-il s'en réjouir, car à défaut, elles se révèleraient fort prétentieuses et bien dangereuses...

jeudi 10 décembre 2009

Expliciter le programme... (partie 4)

Bonjour à tous, voilà plus d'un mois que j'ai un peu délaissé mon lectorat. Question d'emploi du temps: le doctorant est un homme pressé en puissance, il apprend à devenir quelqu'un d'important, il fait ses armes pour le professorat. Savoir tarder avec élégance, savoir se faire attendre avec discrétion, se savoir être attendu avec nonchalance, voilà autant d'éléments définissant communément le Professeur des Universités, ce grand ruminant (le clin d'oeil est nietzschéen).

Mais me voilà pour poursuivre ma modeste démonstration. Où en étais-je ? Là. Ou plutôt presque là. C'est-à-dire à l'idée capitale que sans le corps nous sommes dans l'incapacité de donner sens au choses. Curieuse affirmation ? Pas vraiment ! Approche originale ? Pas davantage ! Pourquoi ? Parce que cette position est le minimum minimorum de la catégorisation des événements dans le monde. Expliquons-nous.

La catégorisation. Qu'est-ce au juste ? Disons que c'est un mécanisme qui décrit la façon dont chaque être humain met ensemble des événements (des activités et des objets). Bref, la catégorisation c'est l'étude de "comment-on-s'y-prend-pour-mettre-la-même-étiquette-sur-des-choses-différentes".
La question peut paraître triviale. Elle ne l'est pas. C'est une des questions fondamentales de la philosophie depuis l'Antiquité grecque et plus récemment de la psychologie.
Pléthore de théories de la catégorisation se sont succédé. Au fond, il y a autant de théories de la catégorisation qu'il y a d'êtres humains, de cultures, d'histoires.
Par conséquent vous comprendrez que je ne retracerai pas l'histoire de la catégorisation car cela irait bien au-delà des contraintes de ce post (manière détournée de suggérer que je n'en suis pas capable).

Au fil de mes lectures, ce que je peux vous dire rapidement avec mes propres mots (et avec les limites qui les suivent) sur la catégorisation est ceci:

- un premier modèle historique (dit aristotélicien) posait la catégorisation comme la mise en commun d'événements (les objets sont au rang des événements) à partir de leurs caractéristiques. En substance, l'idée était la suivante: deux objets appartiennent à la même catégorie s'ils partagent strictement les mêmes attributs. Exemple: une chaise a des pieds, une assise et un dossier. Et tout objet qui réunit ces caractéristiques est une chaise. Ce raisonnement a tenu pendant près de deux mille ans mais fait face à des contraintes fortes: il suppose que tous les éléments qui composent les objets sont connus et sont reconnus par tous et pour tous les objets.
Les choses se corsent lorsqu'il s'agit de définir précisément les attributs des événements avec lesquels nous interagissons et qui font partie de notre histoire culturelle. Prenons le cas d'une chaise longue: elle a une assise, un dossier, des pieds mais c'est une chaise dans laquelle on peut s'allonger. S'y on peut s'y allonger, ce n'est pas une chaise, c'est un lit. Mais quelle idée saugrenue d'appeler un lit, une chaise ? Parce qu'il y a un dossier et que dans un lit il n'y en a pas en principe.

Que faire? Faire comme les juristes qui ont la mauvaise habitude de créer une catégorie sui generis à chaque exception ? Créons donc la catégorie "chaise longue". Reste à comprendre pourquoi cette catégorie porte le nom de chaise. Car, en principe, si deux objets ont le même nom, c'est qu'ils font partie de la même catégorie, ce qui n'est pas strictement le cas ici puisqu'en principe on ne s'allonge pas sur une chaise.
Alors: Que faire ? Se tourner vers l'histoire de la pensée philosophique en espérant qu'un grand esprit a soulevé le problème (et accessoirement a trouvé une solution)...

- Par chance, il y a eu un deuxième (et ce n'est pas que le second !) grand moment de la catégorisation: le moment wittgensteinien. Sauvé ? Presque ! Wittgenstein (et cette fois-ci c'est le second...) a en effet mis en exergue l'idée d'une "ressemblance de famille" entre des événements: les membres d'une même catégorie peuvent être reliés les uns aux autres sans que tous les membres de cette catégorie aient en commun les propriétés qui définissent la catégorie. Wittgenstein remet ainsi en cause la théorie classique de la catégorisation: les catégories n'ont pas des limites claires (exemple de la chaise longue ci-dessus mais Wittgenstein s'intéressait au jeu) définies par des propriétés communes.

- Le troisième grand moment de la catégorisation vient avec l'approfondissement dans les années soixante-dix par Rosch et Mervis (ce sont deux femmes) de cette "ressemblance de famille" wittgensteinienne à travers le concept de "prototypicalité". Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
Disons que la ressemblance de famille régit la prototypicalité et que la prototypicalité décrit à l'origine la formation de catégories. Il est question de prototypicalité parce qu'il est question de prototypes. Un prototype dans les travaux de Mervis et Rosch est le membre d'une catégorie qui non seulement a une ressemblance de famille avec les autres membres de cette catégorie mais également le moins de ressemblance de famille avec les autres membres d'une autre catégorie.
De la sorte, un prototype permet de distinguer les attributs caractéristiques des membres d'une catégorie à la différence de ceux d'une autre catégorie. Mais les membres non prototypiques d'une catégorie peuvent partager d'autres attributs avec les membres d'autres catégories. Par exemple, telle chaise est le prototype de la catégorie chaise et tel lit est le prototype de la catégorie lit. Mais une chaise longue appartient à la catégorie chaise tout en partageant des caractéristiques avec celle de la catégorie lit. Une chaise longue n'est pas un prototype de la catégorie chaise mais elle y appartient néanmoins. La ressemblance de famille assouplit donc les approches classiques de la catégorisation, lesquelles relevaient d'une logique binaire: soit un objet est dans une catégorie, soit il n'y est pas.

Mais ce n'est là qu'un aspect de l'apport de Rosch et Mervis. Elles ont, en plus d'avoir opérationnalisé la ressemblance de famille de Wittgenstein, consacré une typologie de la catégorisation issue de l'anthropologie (travaux de Berlin notamment) et révélé l'importance du corps dans ce mécanisme.

La typologie en question suppose d'adopter une approche multi-niveaux de la catégorisation. Trois niveaux d'analyse sont proposés:
- le niveau superordonné,
- le niveau basique
- et le niveau subordonné.
Le niveau subordonné décrit des objets précis (une chaise à roulettes, une chaise longue, une chaise haute, etc.) Le niveau superordonné est le niveau le plus abstrait dans la catégorisation. Il regroupe très peu d'attributs et donc de nombreux événements différents. Un exemple de catégorie de niveau superordonné est la catégorie "meuble". Cette catégorie regroupe aussi bien la catégorie lit, table, ou buffet que chaise. Cette dernière est une catégorie dite basique. La catégorie basique est la catégorie du milieu (entre niveau superordonné et niveau subordonné), à laquelle se trouvent les prototypes. C'est, selon Rosch et Mervis, la catégorie qui se distingue au mieux des autres catégories (une chaise n'est pas un lit ni une table mais elle appartient à la catégorie superordonnée meuble). La catégorie basique est la catégorie à partir de laquelle nous raisonnons.

Selon Rosch et Mervis, l'intérêt des catégorie basique est que:
- au niveau de la perception: nous pouvons nous en former une image mentale (on peut imaginer une "chaise" ou un "oiseau" mais non un "meuble" ou un "animal");
- au niveau de la communication: notre vocabulaire y réfère le plus souvent lorsque nous communiquons (on dira naturellement : "regarde cet oiseau !" et non: "regarde ce merle !");
- au niveau de notre connaissance: nous organisons notre savoir par rapport à elles;
- au niveau de la fonction : nous y associons des actions (des programmes moteurs).

Voilà un point qui nous intéresse particulièrement: les catégories basiques sont reliées à notre corps. Elles sont incorporées.

Comment Rosch et Mervis ont-elles mis cela au jour? Au demandant à des sujets de lister les verbes caractérisant différents objets. Il apparaît que les catégories basiques sont celles auxquelles nous associons le plus de verbes. Quel verbe associer à la catégorie superordonnée "meuble" ou "animal" ? Nettoyer pour l'un, manger pour l'autre ? Mouais. C'est bien maigre pour distinguer les éléments qui les composent. En revanche combien de verbes vous viennent à l'esprit lorsque vous songez à une catégorie basique: qui une "chaise", qui un "lit", qui un "oiseau", qui un "chien" ? Bien plus ! Et à présent, au niveau subordonné, à un "berger allemand" ? Guère plus que pour un "chien". Voilà qui explique pourquoi une catégorie basique comprend des prototypes: ce sont des événements (objets ou activités) qui distinguent le mieux une catégorie d'une autre en en résumant l'essentiel des attributs partagés par ses membres et non partagés par les membres des autres catégories.

Les verbes décrivent des programmes moteurs, des actions que nous entretenons avec ces objets de niveau basique parce que nous avons grandi et appris en interagissant avec le monde. Nous avons incorporé notre connaissance en évoluant dans le monde et en l'ordonnant en fonction des gestes que nous y effectuons. C'est pour cela que nous faisons sens du monde en le catégorisant. Si nous ne catégorisons pas les événements du monde, nous nous trouvons incapables d'y évoluer puisque nous sommes dépossédés d'actions à leur endroit !

En somme demandez-vous : "Quel geste adopter face à un objet ou à une activité que l'on ne sait pas comment catégoriser ?" Aucun.
Nous ne sommes pas en mesure de donner du sens aux choses si nous ne savons pas comment agir sur ou avec elles. Car nous créons des catégories en fonction des gestes qui leur sont associés.

Tout ceci peut sembler:
- un peu rapide pour le spécialiste de la catégorisation (je n'ai pas encore traité des catégories ad hoc qui obligent à mettre le geste en situation et des catégories script qui couplent l'objet et la situation par une mise en récit);
- un peu (trop ?) confus, abscons, voire sans lien avec ce que j'écrivais précédemment pour le lecteur profane.
Peut-être. Mais pourtant tout est là. Enfin, presque là... Parce qu'il me reste encore à aborder le corps dans l'implicite et dans le rapport de la théorie à la pratique.

Je reviendrai donc là-dessus au prochain épisode.